Laïcité, croix de Ploërmel, précisions sur RCF par Mgr Centène

En ce 9 décembre, journée anniversaire de la loi de 1905 sur la laïcité, Monseigneur Centène revient sur une juste conception de la laïcité, notamment à travers “l’affaire” de la croix de Ploërmel.

Propos recueillis par Solange Gouraud – article paru dans Chrétiens en Morbihan N°1468

« L’affaire » de la croix de Ploërmel a déclenché un débat houleux sur la laïcité entre peur, indignation et récupération politique. Mgr Centène précise la position du diocèse sur le sujet, rappelle la nécessité d’une juste conception de la laïcité et souligne l’importance des signes religieux dans un monde en manque de repères.

La décision du Conseil d’État d’enlever la croix qui surplombe le monument de Jean-Paul II à Ploërmel continue à susciter des réactions passionnées. Et certains reprochent au diocèse de ne pas se positionner…

Nous sommes un peu pris en otage parce que les éléments factuels de cette affaire nous échappent complètement. C’est la mairie qui a fait installer ce monument. Ce monument n’est pas un lieu de culte et n’entre en rien dans les rapports entre l’Église et l’État que la loi de 1905 a voulu régler. Le diocèse, juridiquement, ne peut rien faire. Le litige concerne la municipalité de Ploërmel et l’association de la Libre Pensée qui se sert de cette affaire pour faire parler d’elle. Nos symboles chrétiens sont récupérés par d’autres pour faire du bruit :  la Libre Pensée en fait son cheval de bataille, et un courant identitaire prend comme prétexte la croix pour mener une croisade plus ou moins politique.

Certains dénoncent, dans la décision du Conseil d’État, une volonté de persécuter les chrétiens. Il faut sortir de ce fantasme ! Le Conseil d’État applique strictement la loi de 1905 sans rien ajouter. Cette loi de 1905 dit qu’à l’avenir, on n’érigera pas de signes religieux sur l’espace public, pour marquer la neutralité de l’État face aux diverses religions. Que cela nous plaise ou non, nous ne pouvons pas changer la loi !

 

Comment, en tant que chrétiens, pouvons-nous nous situer face à cette polémique ?

Nous avons à élever le débat sans entrer dans une querelle partisane, en faisant notre possible pour être des facteurs de paix et d’unité, non de division.

Le Christ a donné sa vie sur la croix pour rassembler les enfants de Dieu dispersés. La croix est le symbole de l’unité. Quel sens cela a-t-il de parler de la croix de la discorde  ?

Vous avez parlé à plusieurs reprises de laïcité équilibrée (cf Chrétiens en Morbihan n° 1467). Quel rôle l’Église joue-t-elle dans l’équilibre de cette laïcité ?

L’Église rappelle d’où l’on vient. La pensée de l’Église est la matrice de la civilisation occidentale. L’idée même de laïcité, si on considère l’évolution de l’histoire des idées politiques, est née dans un bain amniotique culturel chrétien. Il y a dans le christianisme cette distinction entre le spirituel et le temporel – rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu – qui a toujours existé dans notre civilisation même si cela n’a pas été de tout repos. La laïcité s’appuie sur ces deux entités alors que, dans beaucoup de systèmes de civilisation, cette distinction n’existe pas.

La laïcité est en danger lorsque l’équilibre entre le spirituel et le politique est rompu. Cette rupture peut se faire dans un sens comme dans l’autre. Quand le spirituel prétend bâillonner le politique, la laïcité est en danger. Quand le politique prétend bâillonner le religieux, la laïcité ne se porte pas mieux. Ceux qui rêvent de faire du laïcisme une religion d’état mettent gravement en péril la laïcité.

“L’église au milieu du village” a façonné notre culture et notre façon de penser, de coexister entre gens d’opinions diverses. Saper les fondements de cette culture, c’est nous mettre dans une situation où les gens de conditions différentes cohabiteront beaucoup moins facilement. La croix fait partie de notre héritage culturel. Vouloir chasser le christianisme de cet héritage, c’est couper la racine de la laïcité et risquer de voir émerger une autre culture dans laquelle la laïcité n’existe pas du tout.

 

Pourquoi aurions-nous besoin d’une culture chrétienne pour cohabiter ? Nous avons les principes républicains de liberté, égalité, fraternité…

D’où viennent ces principes ? Ils ont été fondés, peut-être en opposition, mais sous l’influence et l’inspiration du christianisme. La fraternité ne vient-elle pas de l’affirmation du Christ qui nous dit que nous sommes tous enfants d’un même père ? Ces idées, qu’on a voulu couper de leurs racines, viennent encore et toujours de l’héritage chrétien, qu’on le veuille ou non. Même ceux qui luttent contre en sont encore inspirés. Chesterton parle des idées chrétiennes devenues folles, parce que coupées de l’ensemble. Les laïcistes les plus redoutables sont les héritiers de cette culture chrétienne. Si ce n’était pas le cas, ils ne sauraient même pas ce qu’est la laïcité.

 

On voit des gens attachés à la croix comme à un élément de culture. Ce christianisme patrimonial a-t-il sa raison d’être ?

Il suffit de se promener dans la campagne bretonne, partout des croix, des chapelles, des signes de dévotion populaire : le christianisme patrimonial est notre héritage, c’est une réalité très importante. Si on rejette cet attachement aux manifestations de foi populaires et culturelles, on risque de prôner une sorte de christianisme élitiste destiné aux forts. Rendre moins visible les signes chrétiens, c’est pénaliser le peuple de Dieu déjà en manque de repères. Le christianisme ne s’adresse pas uniquement à ceux qui sont capables, en toute circonstance, de faire la part des choses, d’avoir à la fois une culture et une moralité suffisantes. Il s’adresse à tous, aux grands comme aux petits ! Le peuple de Dieu ne se compose pas uniquement de super héros mais aussi de gens simples. Il ne faut donc pas renoncer à ce christianisme patrimonial. Les premières victimes d’un monde non chrétien, ce sont les petits qui ne bénéficient plus des fruits de la civilisation chrétienne. Et un danger nous guette : voir se développer un catholicisme élitiste dans lequel il n’y aurait plus de peuple de Dieu, mais une aristocratie de Dieu qui aurait son propre langage, son propre milieu et ses réseaux. La disparition de la chrétienté, de la civilisation paroissiale contribuent à cette évolution.

 

Ecouter ci-dessous l’interview de Mgr Centène par Emilie Denizet :