Chers amis,

À tous les prêtres et diacres
À tous les religieux et religieuses
À tous les fidèles du diocèse, …

Mode d’emploi de la lettre pastorale pour vivre le jubilé

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Introduction

Chers amis,

Depuis le mois de mars 2018 jusqu’au mois de juin 2019, nous sommes invités à faire mémoire de l’aventure extraordinaire qu’ont vécue nos ancêtres, il y a tout juste 600 ans.

Le 4 mars 1418, le célèbre prédicateur dominicain Vincent Ferrier, un des personnages les plus en vue de son temps, était accueilli à Theix par le Duc de Bretagne qui l’avait invité et Monseigneur Amaury de la Motte, évêque de Vannes.

Escorté jusqu’à la ville épiscopale, il y prêchait dès le lendemain sur la place des Lices.

Il passa chez nous la dernière année de sa vie, exerçant son apostolat de missionnaire itinérant dans toute la Bretagne.

Il mourut d’épuisement à Vannes le 5 avril 1419 en promettant aux Bretons d’être désormais leur avocat auprès de Dieu. Son corps a été enseveli à la cathédrale de Vannes où il repose toujours. Son procès de béatification s’est déroulé pour partie en l’église de Malestroit.

De Saint-Perreux à Le Saint, de Mauron à Ploemeur, de très nombreuses églises de notre diocèse ont conservé son souvenir sous la forme d’une statue, d’un vitrail ou d’une chapelle qui marque la trace de son passage.

Ainsi, si la ville de Vannes peut s’honorer de son patronage, il n’y a pas un pays de notre diocèse qui n’ait été marqué par sa personnalité et qui n’ait été vivifié par sa prédication.

Pourquoi commémorer ces évènements alors que six siècles nous en séparent ? N’y-a-t-il pas pour notre Église des chantiers plus urgents dans le monde d’aujourd’hui ? Pourquoi prendre encore du temps pour retourner vers le passé ? L’auteur de la Lettre aux Hébreux nous donne une première réponse à ces questions : « Souvenez-vous de ceux qui vous ont dirigés : ils vous ont annoncé la Parole de Dieu. Méditez sur l’aboutissement de la vie qu’ils ont menée et imitez leur foi. Jésus-Christ, hier et aujourd’hui, est le même, il l’est pour l’éternité. Ne vous laissez pas égarer par toutes sortes de doctrines étrangères (1) ».

La mémoire est au cœur de l’identité des peuples comme elle est au cœur de l’identité des personnes. Notre histoire nous constitue et il faut savoir d’où l’on vient pour savoir qui l’on est et savoir où l’on va. Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. C’est cette évidence qui fonde la nécessité de la transmission. Connaître le passé et se l’approprier n’est donc pas se couper du présent et se désintéresser de l’avenir ; c’est au contraire assumer son identité aujourd’hui pour être en mesure de construire demain. Une civilisation s’édifie quand l’homme est tout à la fois héritier et bâtisseur.

Par-delà ces considérations anthropologiques, la mémoire est un élément essentiel de la foi et du culte judéo-chrétien dans lequel elle se fait anamnèse (2). Elle est mentionnée pour la première fois dans l’Ancien Testament lors de la révélation du Nom de Dieu à Moïse au buisson ardent : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : « Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est le Seigneur, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. C’est là mon nom pour toujours, c’est par lui que vous ferez mémoire de moi d’âge en âge (3) ».

La mémoire biblique vient nous rappeler des moments de rencontre, des évènements du passé où l’Alliance entre Dieu et l’humanité a été signifiée : le récit de la création, l’histoire de Noé, celle d’Abraham, celle de Moïse, celle de David. C’est la dynamique de l’Histoire Sainte. Elle présente cette particularité : s’il est vrai que les évènements qui ont signifié l’Alliance sont passés, l’Alliance, pour sa part, demeure. Moïse le dit explicitement dans le Deutéronome : « Le Seigneur notre Dieu a conclu une alliance avec nous à l’Horeb : ce n’est pas avec nos pères que le Seigneur a conclu cette alliance mais bien avec nous, avec nous-mêmes qui sommes ici aujourd’hui, tous vivants (4)».

Dans la célébration de la Pâque juive, qui préfigure le mystère pascal du Christ, la mémoire devient le centre du culte. Pour nous chrétiens, la Pâque de Jésus est le cœur de la vie sacramentelle, la source de la vie spirituelle et la promesse de la vie éternelle. Le mémorial n’est pas seulement l’évocation du passé ; il est vécu dans l’aujourd’hui éternel de Dieu qui me donne d’accueillir pour moi, aujourd’hui et maintenant le salut. Chez les juifs, la Mishna, commentaire traditionnel du Pentateuque, explique que « de génération en génération, chacun doit se reconnaître comme étant lui-même sorti d’Égypte ». Dès lors, l’oubli est le signe du péché, de l’éloignement de la foi (5). Oublier est un péché, se souvenir est un salut. « Garde-toi d’oublier le Seigneur ton Dieu… souviens-toi (6).»

C’est aussi dans cette perspective que nous devons aborder l’histoire de l’Église, dans laquelle continue à s’écrire l’Histoire Sainte pour notre vie de chaque jour. Entrer dans l’année jubilaire dédiée à saint Vincent Ferrier, ce n’est pas seulement sacrifier à un devoir de mémoire au sens où le monde l’entend ; c’est faire mémoire au sens biblique du terme. C’est nous rappeler les hauts faits que Dieu a accomplis dans sa vie pour le bien de toute l’Église et de tous les hommes. C’est vouloir nous rappeler que les grandes œuvres que Dieu a accomplies par son entremise, il continue de les accomplir aujourd’hui et qu’il continuera de les accomplir demain. À travers le jubilé de saint Vincent Ferrier, nous voulons entrer dans la pédagogie de l’Histoire Sainte, nous voulons redécouvrir la prière chrétienne qui se nourrit de la mémoire (7) et remonter par-là à la source même de l’espérance pour être chrétiens à notre tour, c’est-à-dire disciples de Jésus-Christ et missionnaires de l’Évangile.

(1) H2 13, 7-9
(2) Du grec «faire mémoire» : l’anamnèse est un appel au souvenir de Dieu ; ainsi l’actualisation liturgique du sacrifice de la nouvelle Alliance peut être comprise comme la rencontre du souvenir descendant de Dieu – dont la mémoire ne saurait être en défaut – et du souvenir montant de l’Église obéissant à l’invitation du Seigneur.
(3) Ex 3, 15.
(4) Dt 5, 2 – 3.
(5) Cf. Juges 8, 34 ; Jérémie 2, 13.
(6) Dt 4, 9 ; 8, 11 ; 9, 7.
(7) cf. Psaumes 104, 105, 106.

Un disciple missionnaire aux dimensions de l’Europe et de son temps

Dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium, le pape François nous rappelle que l’évangélisation obéit au mandat  missionnaire de Jésus : « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit (8) ». Il nous invite, en outre, à devenir des disciples-missionnaires, c’est-à-dire des chrétiens qui se mettent à l’écoute de l’oeuvre de Dieu dans le monde, qui regardent l’action de Dieu qui les précède. Puis, après avoir écouté et regardé comment Dieu agit, ils se mettent eux-mêmes à agir.

Vincent Ferrier naquit à Valence, en Espagne, en 1350. Il était fils de notaire. C’est l’époque où la fameuse Peste noire vient ajouter ses méfaits à ceux de la Guerre de Cent Ans. La reconquête de l’Espagne par les Chrétiens n’est pas terminée. Aux guerres de la Reconquête viendront s’ajouter les querelles successorales à la suite du décès de Martin Ier, roi d’Aragon, mort sans descendance.

Comme si l’émiettement de la société civile ne suffisait pas, l’Église elle-aussi se désagrège dans un schisme qui, de 1378 à 1417, divisera la chrétienté en deux courants rivaux, puis en trois.

L’élection du Pape Urbain VI, ayant eu lieu à Rome sous la pression d’une émeute populaire, est contestée par une partie du Sacré Collège qui élit le cardinal Robert de Genève. Il prendra le nom de Clément VII. Désormais, deux papes se disputeront la chaire de Pierre, l’un siégera à Rome, l’autre en Avignon. Ainsi la division religieuse vient-elle consolider et cristalliser la division politique.

La France et ses alliés soutiennent la cause clémentine, l’Angleterre et les siens optent pour le pape de Rome. La reconnaissance de tel ou tel pontife par les princes devient un élément comme un autre du jeu politique.

En octobre 1389, Urbain VI meurt à Rome. Pietro Tomacelli est élu pour lui succéder ; il prendra le nom de Boniface IX.

En 1394, Clément VII meurt à Avignon ; ses partisans élisent pour lui succéder Pedro de Luna, cardinal aragonais, Prévôt de Valence, qui avait été nommé cardinal avant le schisme par Grégoire XI, considéré comme le dernier pape de l’Église indivise.

L’Église se trouve dans l’impossibilité de résoudre cette bicéphalie. Le schisme est vécu de plus en plus douloureusement par les fidèles.

Certains choisissent alors la voie du conciliarisme, théorie selon laquelle l’autorité du concile oecuménique est supérieure à celle du pape. Cette thèse est notamment soutenue par les universités, aux premiers rangs desquelles l’université de Paris et celle de Bologne. Cinq cents représentants des deux obédiences se réunissent en concile à Pise de mars à août 1409. Ils décident de déposer les pontifes rivaux et d’en élire un nouveau ; ce qu’ils firent en la personne de Pierre de Candie qui devient Alexandre V, mais les deux papes antagonistes refusent de se retirer et excommunient les cardinaux qui ont participé au Concile de Pise.

Sous le nom de Jean XXIII, Baldassare Cossa succède le 17 mai 1410 à Alexandre V. Ainsi chaque lignée pontificale se perpétue et se consolide. L’Église est désormais brisée en trois morceaux.

Toute la vie active de saint Vincent Ferrier s’encadre et se consume dans ce contexte historique qui embrasse le Schisme d’Occident et la phase la plus sombre de la Guerre de Cent Ans.

(8) Mat 28, 19-20a

De Valence à Avignon

Vincent était entré chez les dominicains en 1367, à l’âge de 17 ans ; un an plus tard, il prend l’habit et commence son noviciat et ses études. Ordonné prêtre en 1379, il est nommé la même année prieur du couvent de Valence. Devant la lourdeur de la charge (il n’a que 29 ans), il démissionne l’année suivante pour se consacrer à l’enseignement et à la prédication.

En 1385, l’évêque de Valence lui confie la chaire de théologie de son école cathédrale où sont formés les prêtres séculiers, mais que fréquentent aussi des religieux de divers ordres et des laïcs désireux de s’instruire. La qualité de son enseignement lui vaudra de recevoir de son ordre le titre de « Maître en théologie » lors du chapitre provincial de 1389.

Face au schisme qui déchirait l’Église, le roi Pierre IV d’Aragon avait adopté une attitude de neutralité ou d’indifférence, refusant de se prononcer pour Urbain ou pour Clément. Les États de la Couronne, officiellement, suivaient la posture du roi, tandis que le prince héritier soutenait le pape d’Avignon et que le peuple était dans un abîme de confusion et de perplexité.

Pour respecter la neutralité du roi, la municipalité de Valence interdit à Frère Vincent de prêcher en faveur d’Avignon. Il ne peut pas parler ? Il écrira ! C’est ainsi qu’il publie, en 1389, un Traité sur le schisme actuel de l’Église.

Il y développe quatre idées fondamentales :

Il ne peut y avoir deux papes dans l’Église de Jésus-Christ. C’est le chapitre le plus dense du traité qui développe la doctrine de saint Thomas d’Aquin.

Le vrai pape est Clément VII qui réside en Avignon puisque l’élection d’Urbain VI a été totalement nulle à cause des violences qui l’ont accompagnée.

Tous, y compris les rois et les princes, ont l’obligation, en conscience, de reconnaître le vrai pape et de lui obéir.

Aucun pouvoir temporel ne peut empêcher la prédication de la vérité sur l’élection du pape légitime.

Saint Vincent Ferrier défend avec une absolue certitude la légitimité du pape Clément. Le Cardinal Pedro de Luna qui participait au conclave de 1378, et avec qui il est ami depuis 1381, l’en a convaincu.

En 1390, Vincent Ferrier cesse ses enseignements à Valence pour accompagner le cardinal Pedro de Luna, que Clément VII envoie comme légat a u p r è s d e s cours royales de la péninsule ibérique pour plaider sa cause et travailler à la pacification de l’Église.
Clément VII meurt le 16 s e p t e m b r e 1394 et, le 28 septembre, le Cardinal Pedro de Luna est élu pour lui succéder. Il prendra le nom de Benoît XIII. Désormais les liens de l’amitié viendront conforter les arguments de la raison pour faire de Frère Vincent Ferrier le soutien le plus convaincu et l’apôtre le plus ardent de la papauté d’Avignon.

Dès qu’il fut élu, Benoît XIII appela Frère Vincent à venir le rejoindre à Avignon. Ce dernier obéit immédiatement à la demande du Pape et entreprit le voyage à pied, prêchant à chaque étape. Il arriva à Avignon au milieu de l’année 1395. Le Pape le reçut avec de vives démonstrations d’affection, le choisit comme confesseur et lui conféra les charges de chapelain, pénitencier Apostolique et maître du palais.

En plus de ces fonctions, il lui offrit le titre d’évêque de Lérida qu’il refusa, puis celui d’évêque de Valence, sa ville natale, qu’il refusa aussi. Bientôt le Pape le charge de missions diplomatiques et politiques auprès de différents souverains.

La conversion de vie

Les intrigues de cour, la souffrance liée au schisme qui déchirait l’Église et l’impossibilité d’y ramener la paix par la politique et la diplomatie eurent bientôt raison de sa santé et Vincent Ferrier tomba très gravement malade.

C’est à l’occasion de cette maladie, que tout le monde croyait devoir être fatale, que Frère Vincent va vivre une expérience mystique fondatrice qui bouleversera le cours de sa vie. Le 3 octobre 1398, alors qu’il est sur le point de mourir, le Christ lui apparaît entouré de saint Dominique et de saint François d’Assise ; à leur prière, le Seigneur lui impose les mains et lui dit : « À l’exemple de ces deux saints, va-t’en de par le monde et prêche à la manière des Apôtres ». Vincent Ferrier se lève, totalement guéri de tous les maux qui l’affligeaient.

Cette expérience mystique est déterminante pour lui ; il l’analyse comme une véritable conversion ; elle refonde sa vocation de Frère prêcheur. Il comprend que sa mission auprès des grands et des institutions ayant échoué à apporter la paix à l’Église, il doit se tourner vers le peuple de Dieu pour lui prêcher la vraie foi.

Il comprend que la paix et l’unité ne peuvent venir que de la conversion intérieure des coeurs et que ce sont les âmes qu’il doit toucher et conduire au Christ, plutôt que de chercher des appuis humains et politiques. La cathédrale de Valence possède la Bible que saint Vincent Ferrier utilisait dans ses prédications. Cette Bible a été annotée par ses soins. En marge du récit de la conversion de saint Paul, dans le livre des Actes des Apôtres, il a écrit de sa main : « Ma conversion fut à Avignon ».

Aussitôt, il se présente devant le Pape pour lui demander la permission d’entreprendre la mission apostolique que le Seigneur lui a confiée.

Quand le légat du pape devient légat du Christ

Benoît XIII temporisa et Vincent lui obéit. Comprenant que son absence risquait de fragiliser la Cour d’Avignon, le Pape pensa pouvoir le garder auprès de lui de façon définitive en le créant cardinal. Vincent refusa par fidélité à la mission que le Christ lui-même lui avait confiée : être prédicateur pour le monde. Voyant que tous ses efforts pour le garder à Avignon sont vains, le Pape le nomme alors Légat « a latere Christi » envoyé par le Christ, et lui donne les pouvoirs nécessaires pour aller prêcher partout.

Le 22 novembre 1399, le père Vincent Ferrier, âgé de 49 ans, quitte la cité papale d’Avignon et commence sa nouvelle mission. Le XIVe siècle se termine, le XVe commence. L’Europe déchirée par le schisme souffre de la décadence de l’autorité ecclésiastique, la Guerre de Cent Ans se pour- suit, la faim et les épidémies ravagent les populations, l’ignorance donne le champ libre à toutes sortes de superstitions et de doctrines extravagantes. C’est dans cette atmosphère de fin des temps que Vincent Ferrier commence sa mission évangélisatrice.

Cette dernière étape de sa vie durera vingt ans et le conduira sur tous les chemins et chez tous les peuples européens. Pendant plusieurs années il parcourt la Provence, les Alpes, le Dauphiné ; il prêche à Carpentras, à Cavaillon, à Apt, en Savoie. Il est difficile de le suivre avec exactitude dans ses pérégrinations. En 1400 il prêche l’Avent et la fête de Noël à Marseille. Il retourne en Lombardie, en Suisse. Ses pas le ramènent en Espagne : il prêche à Grenade, à Séville, à Guadalajara, parfois devant des auditoires musulmans. À Grenade, il en aurait converti huit mille au cours d’un seul sermon, qui sur le champ demandèrent le baptême, à tel point que le roi Maure qui l’avait autorisé à prêcher est menacé de mort par le reste de ses sujets.

Il parcourt l’Andalousie, prêche à Séville, à Cordoue, à Burgos, il parcourt le Pays Basque, regagne la Catalogne, il est à Collioure en 1408, remonte vers Montpellier, Fabrègues, Nîmes puis redescend vers les Pyrénées qu’il traverse une nouvelle fois pour une nouvelle tournée de prédication en Espagne. En 1410, il est de nouveau dans sa région natale, il se repose quelques jours chez sa sœur à Teulada et fonde, à Valence, un orphelinat qui existe encore.

Qu’est-ce qui dicte l’itinéraire de saint Vincent Ferrier ? L’urgence de la mission et la volonté de répondre à tous ceux qui l’appellent. Le 17 novembre 1403, il écrit au maître général des dominicains pour rendre compte de sa mission : dans cette lettre où il affirme qu’il prêche deux ou trois fois par jour, il déplore que la contrée qu’il est en train de visiter n’ait pas reçu de prédicateur depuis plus de trente ans ; il met en cause ceux qui préfèrent rester dans les grandes villes ou dans leurs couvents plutôt que d’aller à la recherche de la brebis perdue alors que les « âmes se perdent par manque de pasteurs spirituels »(9). Il ne refuse jamais sa présence et se rend disponible à tous ceux qui l’appellent, même s’ils semblent n’agir que par convenance personnelle ou par intérêt politique. C’est ainsi qu’il se rendra à Caspe, à cent kilomètres de Saragosse, pour porter remède au conflit qui opposait les prétendants à la couronne d’Aragon après la mort sans descendance du roi Martin Ier. C’est ainsi qu’il répondra, aussi, à l’invitation du duc de Bretagne, soucieux d’asseoir la légitimité de sa dynastie et de voir renforcée la position de neutralité qu’il a adoptée face au conflit franco-britannique.

Après avoir participé à l’importante réunion de Caspe, qui met fin à  deux ans de conflits entre les divers prétendants à la couronne d’Aragon et qui commence à poser les bases de l’unité des Espagnes, Vincent Ferrier remonte lentement vers la France. En 1413 il prêche son dernier Carême à Valence et son périple se poursuit avec de singuliers crochets : de Barcelone il passe à Palma de Majorque ; en 1415 il prêche dans la région de Tarragone.

(9) Thème de « l’Église en sortie » cher au pape François.

Les rocambolesques débuts du Concile de Constance

Les papes du Moyen-Age sont aussi des souverains temporels qui n’hésitent pas à revendiquer leurs droits par les armes. Jean XXIII, de Pise, est battu sur le plan militaire par le roi de Naples, partisan de Grégoire XII, de Rome. Il demande l’asile à l’empereur Sigismond. Ce der- nier ne le lui accorde qu’à condition qu’il  remette la question de l’unité de l’Église entre les mains d’un concile. C’est ainsi que se réunit le Concile de Constance (1414 – 1418).

 

Palais des rois de Majorque – Perpignan

 

Vincent Ferrier est prié d’y participer mais il refuse. À ses yeux, Jean XXIII est un usurpateur et le conciliarisme n’a pas sa faveur. Le triste épilogue du Concile de Pise semble lui donner raison.

Le Concile tourne à la confusion de Jean XXIII. Accusé de simonie et d’immoralité, il doit s’enfuir déguisé en moine pour ne pas se faire arrêter. Grégoire XII démissionne.

Benoît XIII seul reste en lice. Ne pouvant résider à Avignon qu’il a quitté depuis que la France, sous l’influence de l’université de Paris, a fait soustraction d’obédience pour choisir la neutralité en 1403, il vit dans le Royaume d’Aragon qui lui est resté fidèle.

Salle royale dans laquelle Benoît XIII et l’Empereur Sigismond se sont rencontrés.

Mandaté par le Concile de Constance, l’Empereur marche sur l’Aragon pour demander à Benoît XIII de renoncer au Pontificat pour la paix et l’unité de l’Église. Si cela s’avère nécessaire, il défera militairement ses sou- tiens temporels grâce aux troupes qui l’accompagnent. Prêtes à intervenir, elles campent entre Béziers et Narbonne. Les deux hommes se rencontrent à Perpignan le 20 septembre 1415. Les pourparlers se poursuivent plusieurs jours.

Alors que les autorités impériales menacent ses derniers fidèles, Benoît XIII s’arc-boute sur ses positions et se claquemure dans des arguties juridiques. Jean XXIII et Grégoire XII ont déclaré forfait, il est donc le seul pape. Par ailleurs, puisque l’on cherche à restaurer l’unité de l’Église, une évidence s’impose. Le grand âge auquel il est parvenu fait de lui le seul cardinal à avoir été créé par Grégoire XI, dernier pape de l’Église indivise. Les autres cardinaux, tous créés par des antipapes, n’ont donc aucune légitimité à participer à un conclave. Seul vrai cardinal, n’est-il pas le seul à pouvoir légitimement élire le pape ? Qui désigne-t-il ? Lui-même ! En sa personne l’unité de l’Église est retrouvée aussi bien dans l’espace que dans le temps ! Perpignan ressemblait à Byzance assiégée. Le pape y dissertait sur ses droits et ses prérogatives sans se soucier de la présence des troupes impériales prêtes à déferler sur les États de la Couronne.

La fin du schisme

Devant autant d’entêtement et d’inconscience, le roi Ferdinand d’Aragon convoqua une assemblée d’évêques et de docteurs auxquels se joignirent les ambassadeurs de Castille, de Navarre et des Comtés d’Armagnac et de Foix, c’est-à-dire tout ce qu’il restait de l’obédience avignonnaise, à l’exception de l’Écosse. Saint Vincent Ferrier y participait. Il y fut établi que Benoît XIII pouvant rendre la paix à l’Église et, se refusant à la lui procurer, on était en droit de se soustraire à son autorité. Quant à son successeur, on se rangerait derrière celui que le Concile de Constance allait élire.

Le 6 janvier 1416, saint Vincent Ferrier, celui-là même qui, par son « Traité du schisme actuel », avait naguère convaincu tous les souverains de la péninsule ibérique des droits des papes d’Avignon, lisait en chaire leur acte de sous- traction d’obédience. Désormais, Benoît XIII, abandonné de tous, se retire au château de Peñiscola, près de Valence, où il mourra sept ans plus tard, plus que nonagénaire, toujours persuadé de sa légitimité et sûr que son bon droit avait été injustement bafoué. Le schisme était  terminé. Le conclave qui se tient à l’ombre du Concile de Constance élira le pape Martin V,  le 11 novembre 1417. Saint Vincent Ferrier avait fait le sacrifice de sa logique et de ses sentiments pour le bien de l’Église et pour son unité.

Vincent Ferrier n’ira pas à Constance

C’est dans ce contexte que Vincent reprend sa route. On l’attendait à Constance, il semble en prendre le chemin mais il ne s’y rendra pas. À travers les Corbières et la région toulousaine, il gagne le Massif Central, se recueille à Notre-Dame du Puy, le Lourdes du Moyen-Âge. C’est là qu’il reçoit une première invitation du Duc de Bretagne, Jean V, mais il continue sa route vers le Nord, il passe à Issoire ; Clermont et Montferrand gardent le souvenir de sa présence.

Il est à Lyon en avril 1417. Il prêche en Bourgogne et en Franche-Comté où il rencontre à deux reprises sainte Colette de Corbie, la réformatrice des clarisses. Le prédicateur itinérant  et la mystique cloîtrée, qui avaient appartenu l’un et l’autre à l’obédience d’Avignon, conféreront sur l’état de l’Église et prieront ensemble pour son unité en voie de reconstruction. S’il avait eu l’intention d’aller à Constance où les Pères Conciliaires le réclamaient, il semble bien qu’après ses entre- tiens avec sainte Colette du 4 au 9 juin 1417, sa route l’en éloigne.

Quand on sait que le Concile de Constance, dominé par les universitaires (10), devait consacrer les thèses du conciliarisme, proclamer la supériorité du Concile œcuménique sur le pape et organiser le gouvernement de l’Église par des assemblées conciliaires décennales, on comprend les réticences de Vincent Ferrier.

Il prend donc le chemin de la France profonde, de Nevers à Bourges où au mois de décembre il reçoit une deuxième invitation de Jean V, de Bourges à Tours où le Duc de Bretagne lui adresse une troisième lettre. C’est à Tours qu’il apprend, par des envoyés du Concile de Constance, l’élection du Pape Martin V, le 11 novembre 1417. Le nouveau Pape le confirme dans sa mission de légat du Christ.

(10) Participent au Concile de Constance : outre une trentaine de cardinaux et cinq cents évêques, plus d’un millier de nobles et deux mille universitaires

Toujours au service de la paix

À la fin du mois de décembre, Vincent Ferrier arrive à Angers où il séjourne un mois au couvent des dominicains. Il est désormais aux portes de la Bretagne. Le 8 février 1418, il arrive à Nantes, il y reste une vingtaine de jours. La route vers Vannes, où l’attend le Duc, est désormais tracée, Guérande, Redon, Questembert.

Le 4 mars, il arrive à Theix. Le lendemain, Jean V et sa cour l’accueillent à la chapelle Saint-Laurent. Le dimanche 6 mars, quatrième dimanche de Carême, il prêche à Vannes sur la place des Lices. L’Évangile de la multiplication des pains qui est lu à la messe ce dimanche-là lui fournit le thème de son sermon : « Ramassez les morceaux qui restent afin que rien ne soit perdu ». La fin du schisme, le morcellement de la France, les divisions persistantes entre les partisans de Penthièvre et la dynastie des Monfort, donneront à ses propos une résonance toute particulière.

Il reste à Vannes jusqu’au mardi de l’Octave de Pâques. De là, il remonte vers Rennes et vers Caen où il rencontre Henri V d’Angleterre qui vient de débarquer à la tête de dix mille hommes pour marcher sur Paris. Nous ne connaissons pas la teneur de leurs entretiens mais, même s’ils n’ont pas abouti à la paix, une trêve de trois ans entre les belligérants suivit cette rencontre.

La prédication de Vincent Ferrier

Maître Vincent, qui n’est qu’à demi satisfait par les résultats de son rendez-vous avec le Roi d’Angleterre, redescend vers la Bretagne qu’il va retraverser du nord au sud, toujours marchant, toujours prêchant. Il continue à faire ce qu’il fait depuis vingt ans et qu’il fera désormais jusqu’à sa mort. Il passe de cité en cité, de village en village. S’il y a un couvent de son ordre, il y réside, s’il n’y en a pas il prend pension chez l’habitant. « Quand vous serez reçus dans une maison, restez-y ; c’est de là que vous repartirez. »(11) Partout où il arrive une estrade est dressée à l’extérieur, sur une place ou dans un pré, car aucun sanctuaire, aucun cloître ne peut contenir les foules qui viennent l’entendre, attirées par sa réputation de prédicateur et les miracles qu’il sème sur son passage comme autant de témoignages de la véracité de sa parole et de la foi qu’elle fait renaître dans le cœur de ceux qui l’ont écouté.

Tous les témoins du procès de canonisation indiquent qu’au petit matin c’est un vieillard usé qui sort de son logis. Il faut l’aider à avancer au milieu de la foule et pratiquement le porter jusqu’à l’estrade d’où il va se livrer à son ministère, tant son corps semble être épuisé par les fatigues qu’il s’impose. Sur l’estrade, un autel a été élevé et Vincent commence sa journée par la célébration de la messe.

Depuis la visite qu’il a faite à l’abbaye bénédictine de Montserrat en compagnie du Pape Benoît XIII, Vincent Ferrier a développé un amour singulier pour la liturgie. Tous les matins, la messe est chantée. Dans la troupe qui accompagne le prédicateur tout au long de son long périple apostolique, il y a toujours un groupe de chanteurs et de musiciens à qui cette tâche est impartie. Les anges musiciens qui sont peints sur la voûte de l’église de Kernascléden évoquent cela et les partitions qui se déploient sur les fresques à partir de leurs instruments permettent de reconstituer la beauté liturgique dont le saint aimait à entourer ses célébrations. Sa devise : « Craignez Dieu et rendez-lui gloire » s’enracinait et se réalisait dans sa manière de célébrer le culte. Ce n’est qu’après avoir célébré l’Eucharistie, « source et sommet de la vie chrétienne (12) », que Maître Vincent s’adressera aux foules qui se pressent autour de lui. Au fur et à mesure qu’il parle, il s’exalte et semble rajeunir.

Dans son article très documenté « Un Valencien en Bretagne », Jean- Christophe Cassard écrit : « Une manière de fluide électrique émane alors de sa personne qui fait que chacun le suit à défaut de comprendre la littéralité de ses phrases ». Les témoins au procès de canonisation évoqueront un renouvellement du miracle de Pentecôte : « Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient «ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle (13)».

Au  fur et à mesure qu’il  parle, il s’anime, son corps lui-même semble s’adapter à son discours. Dom Yves, abbé cistercien de Notre-Dame de Lanvaux, déclarera au procès de canonisation : « Lorsqu’il parlait des vices ou des peines de l’Enfer il paraissait terrible et sévère, si bien que beaucoup de ceux qui l’entendaient étaient saisis de terreur ; mais lorsqu’il parlait de Dieu, des vertus, des joies du Paradis, il paraissait doux et miséricordieux, en sorte qu’il ramenait ses auditeurs les plus rudes à la dévotion et les poussait à la contrition ».

Même si nous avons parfois le sujet général de tel ou tel de ses sermons, aucun texte complet de ceux qu’il a prononcés en Bretagne ne nous est connu. L’essentiel de ses homélies, d’après les témoins du procès de canonisation, semble avoir été une catéchèse élémentaire : l’explication du sens profond des prières, la nécessité d’assister à la messe, les grandes lignes du credo chrétien, les fins dernières de l’homme.

La tradition orale a beaucoup insisté sur ce dernier sujet en présentant Vincent comme l’Ange de l’Apocalypse, l’annonciateur du dernier jugement, le contempteur menaçant les pécheurs qui ne viendraient pas à résipiscence par une authentique conversion. Mais en quels termes aurait- il pu s’adresser à des pécheurs endurcis, seigneurs brigands qui spoliaient les pauvres, clercs simoniaques et concubinaires, religieux en rupture de bans, tout ce qui constituait la « structure de péché » du Moyen-Âge finissant ? Saint Jean-Paul II et le pape François n’ont-ils pas eux-mêmes menacé les membres de la mafia des feux de l’Enfer lors de leurs déplacements dans le sud de l’Italie ?

Photo : Lever de soleil sur Jérusalem .

La plupart des témoins au procès de canonisation aiment à rappeler   que ses sermons étaient doux et agréables à entendre, si bien que Maître Vincent tient plus de l’évangélisateur des masses que du prédicateur vindicatif et enflammé. Quand il annonce la fin du monde et le Jugement dernier, en cette fin de Moyen-Âge «ré-ensauvagée» par l’égoïsme des puissants, les guerres, la peste et le chacun pour soi généralisé, il annonce les temps nouveaux : « Alors j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés (14)». L’annonce de la fin, si elle a pour but d’amener à la conversion et au salut les pécheurs endurcis, les profiteurs de ce monde, vise aussi à ouvrir à ceux qui l’écoutent les perspectives infinies de l’Espérance, la victoire du Ressuscité.

Dans son Traité de la vie spirituelle, il enseigne à ses disciples l’art de prêcher : « Dans les sermons et les exhortations, employez un langage  simple  et  familier pour expliquer clairement aux fidèles ce qu’ils doivent faire. Autant que possible partez d’exemples concrets afin que le pécheur, chargé des péchés que vous reprenez, se sente atteint en plein cœur. Mais parlez de telle sorte que vos paroles paraissent sortir non d’une bouche orgueilleuse et hostile, mais bien des entrailles  de la charité et  d’une  compassion paternelle. Soyez comme un père qui s’apitoie sur  ses enfants coupables, qui les pleure quand ils sont malades, qui se désole quand ils sont tombés dans une fosse profonde, et qui fait tous ses efforts pour les délivrer de ces périls. Ou plutôt ayez le cœur d’une mère qui caresse ses enfants.  Et  réjouissez-vous  de  leurs progrès et de l’espérance qu’ils ont de mériter la gloire du Paradis. L’esprit de douceur. C’est par l’esprit de douceur que vous ferez  du  bien  à  vos  auditeurs,  tandis qu’ils seront peu touchés si vous vous  contentez  de  considérations  générales sur les vices et vertus. »

Ces instructions, écrites probablement en 1407, sont empreintes de l’expérience mystique qu’il a vécue le 3 octobre 1398 au cours de laquelle il a reçu l’injonction de prêcher « à la manière des Apôtres ».

La nécessité de prêcher « à la manière des Apôtres » conduit Vincent à ne vouloir obtenir aucune conversion par contrainte mais par persuasion. Il ne cherche pas à vaincre, mais à convaincre par la parole et par l’exemple.

Dans un monde où la religion était le ciment des peuples et des états, les dissidences spirituelles apparaissaient souvent comme une menace pour l’unité politique. La subsistance des royaumes musulmans dans la péninsule ibérique dans laquelle il a été élevé, constitue un danger pour les souverains chrétiens qui n’en ont pas terminé la reconquête. La présence d’importantes communautés juives était perçue comme une réalité inquiétante de nature à fragiliser la sûreté des états et la violence avait souvent le dernier mot. Dans un sermon prononcé à Valence et cité par Salomon Mitrani- Samarian dans la Revue des Études Juives (15), saint Vincent Ferrier s’élève contre cet état de fait : « Les Apôtres qui ont conquis le monde ne portaient ni lance ni couteau … les émeutes que les chrétiens font contre les juifs, ils les font contre Dieu lui-même. Les juifs doivent venir d’eux- mêmes au baptême …» Il serait bien évidemment anachronique de parler ici de liberté religieuse. Vincent croit en la nécessité de la conversion pour obtenir le salut, mais sa démarche respecte les droits de la conscience, le rôle de la prédication est de l’éclairer suffisamment pour qu’elle fasse le bon choix. Il prêche pour sauver les âmes. C’est à cette tâche qu’il consacre sa vie.

Dans ses déplacements, Maître Vincent n’est pas seul. Il est accompagné par tout un peuple, souvent des gens qu’il a convertis, qu’il a arrachés « à la vie sans but qu’ils menaient à la suite de leurs pères » et qui se sont attachés à ses pas, comme cet étudiant converti à Toulouse et qui va le suivre par les chemins de France et de Bretagne. C’est un groupe composé de gens de toutes les conditions sociales : des prêtres qui l’assistent dans le ministère de la confession, des frères dominicains qui le secondent dans la prédication, des pénitents qui marquent leur changement de vie par une existence austère, des flagellants désireux de s’associer aux souffrances du Christ.

Nos mentalités modernes ont du mal à comprendre cela. Des hommes ayant rencontré le Christ par une authentique conversion ont voulu communier aux souffrances de sa Passion. Dans son « Histoire de Saint Vincent Ferrier », le Père Fages évoque ces flagellants et qualifie leurs processions de « processions de compassion ». Dans son commentaire du Psaume 61, saint Augustin affirme que les souffrances du Christ ne sont pas seulement les souffrances du Christ-Tête mais les souffrances du Christ-Total, tête et membres : « En effet, si les souffrances du Christ étaient seulement dans le Christ, entendu de la tête seule, comment un de ses membres, l’Apôtre Paul, peut-il dire : ce qu’il reste à souffrir des épreuves du Christ, je l’accomplis dans ma propre chair ? (16) »

Saint Vincent Ferrier n’agit pas seul. Son œuvre, au-delà de son charisme propre, est l’œuvre d’une communauté de croyants, d’une communauté de priants, entièrement donnée à la mission, qui participe à son souci de sauver les âmes, tandis que les guerres et les épidémies semblent emporter inexorablement le monde charnel vers sa perte. L’évangélisation n’est jamais l’œuvre d’un seul. Jésus envoyait ses disciples deux par deux. Jean- Christophe Cassard qualifie Vincent de « pédagogue novateur », parce que, écrit-il : « L’équipe du Valencien est la première à s’occuper des enfants, regroupés à part, auxquels un clerc séculier inculque les gestes et les prières élémentaires tandis que leurs parents écoutent le maître »(17). Il y a aussi innovation, poursuit-il, dans les prolongements de la tournée. En coordination avec le clergé local, des résumés de ses sermons, en français et en breton, circulent dans les paroisses. Il s’agit donc bien d’une campagne d’évangélisation, organisée, structurée, qui cherche à dépasser le cadre d’une simple prédication de carême ou de sermons de circonstances.

Une fois la prédication terminée, le saint descend de son estrade et se livre à un véritable bain de foule ; on l’approche, on le touche, certains coupent un morceau de sa cape ou de son scapulaire pour emmener avec eux, outre les impressions de ses propos, un sou- venir de lui, une relique dont on espère quelque miracle. Les vêtements lui ayant appartenu sont en effet réputés miraculeux depuis qu’au couvent de Collioure,  un frère convers dominicain sourd-muet de naissance, Pierre Cerda, a recouvré l’ouïe et la parole après avoir revêtu, à son insu, la cape qu’il venait de déposer.

 

(11) Luc 9, 4

(12) Concile Vatican II, 21 novembre 1964, Constitution Dogmatique sur l’Église Lumen Gentium n°11

(13) Actes 2, 7 – 8

(14) Ap 21, 1

(15) « Un sermon valencien de saint Vincent Ferrier », 1907, N° 108 pages 241-245

(16) Saint Augustin, Discours sur les psaumes, IVe siècle, 2 vol., collection « Sagesses chrétiennes », Éditions du Cerf.

(17) J-C Cassard, « Un Valencien en Bretagne au XVe siècle : Vincent Ferrier (1418-1419) », page 172.

Les miracles de saint Vincent

Les miracles sont indissociables de la prédication de saint Vincent Ferrier, comme ils sont indissociables de la prédication de l’Evangile. « Voici les signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants : en mon nom ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles ; ils prendront des serpents dans leurs mains et, s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera aucun mal ; ils imposeront les mains aux malades et les malades s’en trouveront bien (18)».

Certains des miracles attribués à saint Vincent Ferrier ont des airs de paraboles, un peu à la manière des Fioretti de saint François d’Assise. Ils sont porteurs d’une morale, comme le jour où mangeant une assiette de petits pois chez sa sœur Constance, à Teulada, il mit de côté ceux qu’elle avait volés dans le jardin de sa voisine pour compléter sa maigre récolte. Une autre fois, l’évêque lui ayant interdit de faire des miracles qui mettaient en émoi toute la ville, il laissa en suspension dans les airs un maçon qui tombait d’un toit pour aller demander la permission de le faire atterrir en douceur. Dans le premier cas il s’agit de donner une leçon d’honnêteté, dans le second cas une leçon d’obéissance. Mais la plupart du temps il s’agit de soulager, de guérir ou d’apporter aux vérités qu’il énonce la sanction de l’autorité divine.

Dans la vie de saint Vincent Ferrier, comme dans l’Écriture Sainte, le miracle a plusieurs fonctions. Il est une communication de l’amour de Dieu : il est le signe que Dieu vient au-devant de la personne pour la sauver de ce qui entrave sa vie. Il a une fonction de révélation : il dévoile l’identité de celui qui agit. Il a une fonction d’attestation : il confirme le message et donne autorité au messager. « Si vous ne me croyez pas, croyez du moins à cause des œuvres elles-mêmes (19) ». Le miracle est un acte de salut tant par le bienfait corporel que par le bienfait spirituel de l’appel à adhérer à Jésus et au Royaume de Dieu qu’il inaugure. Le miracle sauve en ce sens qu’il restaure la nature et rétablit l’homme dans sa dignité. Enfin le miracle montre aussi que la prédication a provoqué le retour à la foi et rétabli la paix. « Ta foi t’a sauvé, va en paix (20)».

Vincent est passé en faisant le bien (21). Non seulement grâce au don de thaumaturge dont il semble avoir bénéficié (on lui attribue quelques trois mille miracles) mais aussi grâce aux œuvres de charité qu’il a créées, dont certaines existent toujours, comme l’orphelinat de Valence, fondé en 1410, ou l’archiconfrérie de la Sanch, fondée à Perpignan en 1416 pour prendre soin des prisonniers et des condamnés à mort. À travers ses œuvres il manifestait son amour pour les pauvres, les exclus, les humiliés.

 

(18) Mc 16, 17-18

(19) Jean 14, 11

(20) Marc 5, 34

(21) Ac 10, 38 : « Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait

le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. »

La mort de Vincent Ferrier

Le mercredi de la Passion 1419, usé par l’âge – il avait 69 ans – et harassé par ses courses et ses travaux apostoliques, Maître Vincent rendait son âme à Dieu, en la ville de Vannes dans la maison de Marguerite Le Brun, veuve Dreulin. Il fut inhumé le surlendemain, vendredi 7 avril, dans la cathédrale de Vannes où ses reliques sont toujours conservées. Le tombeau de saint Vincent Ferrier deviendra vite un lieu de pèlerinage. Les miracles s’y multiplieront, attirant des foules. Une enquête en vue de sa canonisation sera menée du 21 novembre 1453 au 7 avril 1454. Le 29 juin 1455 le pape Calixte III, lui-même originaire de Valence, célèbrera sa canonisation.

Si nous voulons, tout au long de cette année jubilaire, faire mémoire de saint Vincent Ferrier, ce n’est pas seulement par intérêt pour l’histoire de notre diocèse et pour l’œuvre qu’il y a jadis accomplie. L’exemple de sa vie, sa rencontre personnelle avec le Christ, son engagement au service de la mission, son œuvre diplomatique au service de la paix, son amour de l’Église et sa passion pour son unité, son amour des pauvres et son désir de soulager les souffrances doivent être une source d’inspiration pour nous aujourd’hui.

 

L’actualité de saint Vincent Ferrier

Parmi les éléments de la vie de saint Vincent Ferrier, un de ceux qui nous interpelle le plus aujourd’hui me semble être son engagement sans faille au service de la mission. À l’heure où le pape François nous invite à revisiter la Nouvelle Évangélisation à la lumière de la Joie de l’Évangile, saint Vincent Ferrier nous rappelle l’urgence de la mission. La mission est la réponse de
l’Église au commandement de Jésus : « Allez dans le monde entier et proclamez l’Evangile à toutes les nations (22)». Cette injonction faite aux Apôtres suit leur rencontre avec le Christ Ressuscité. Il s’agit d’une rencontre personnelle au cours de laquelle le Seigneur renouvelle la foi de Thomas (23) et demande à Pierre s’il l’aime (24). Saint Vincent Ferrier a fait cette rencontre, le 3 octobre 1398 en Avignon. C’est cette rencontre qui a donné une nouvelle impulsion à sa vie. Évangéliser, c’est témoigner de la présence du Christ Ressuscité au coeur de notre monde et surtout au coeur de notre vie. Si nous sommes chrétiens, ce n’est pas seulement parce que nos parents nous ont fait baptiser mais parce que nous avons le désir de suivre le Christ.

(22) Mc 16, 17
(23) Jn 20, 26-28
(24) Jn 21, 15 -17

La nécessité de la conversion

Le pape François ne perd jamais une occasion d’insister sur la double qualité de «disciple – missionnaire» pour caractériser le fidèle du Christ. L’exercice d’une mission confiée par l’Église ne se réduit pas à l’accomplissement d’une tâche réglementée. L’exercice de la mission ne peut être fécond que s’il est d’abord le débordement d’un coeur de disciple. Être disciple, se mettre à l’école du Christ est toujours premier.

Que cette année jubilaire soit donc l’occasion de faire le point sur notre relation personnelle avec le Christ :
► quel contact entretenons-nous avec lui ?
► comment nous laissons-nous renouveler constamment par le Ressuscité
pour faire de Lui le Maître de notre existence ?
► est-il pour nous le Chemin, la Vérité et la Vie ?
► quelle lumière recevons-nous de lui face aux idéologies qui cherchent à exclure Dieu du monde qu’Il a créé ?

La prière personnelle et communautaire, le contact avec la Parole de Dieu pour nourrir notre foi et surmonter nos doutes, la place essentielle de l’Eucharistie qui est la source et le sommet de la vie chrétienne sont les liens qui nous unissent au Christ Ressuscité. Après avoir écouté la Parole, les disciples d’Emmaüs ont prié Jésus de rester avec eux et ils l’ont reconnu à la fraction
du pain avant d’être envoyés vers les autres disciples.(25) Le livre des Actes des Apôtres ne nous rappelle-t-il pas que les premiers chrétiens « étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières (26) » ?

La rencontre personnelle avec le Christ est une rencontre transformante. Sans cette rencontre, l’évangélisation risque de n’être qu’un ensemble de méthodes, de techniques, de recettes destinées à convaincre mais qui passeront toujours à côté de leur véritable objectif.

Sans cette rencontre et l’ouverture à la conversion permanente qu’elle suscite, l’Église risque de n’être qu’une O.N.G. en quête d’influence.

Après vingt ans passés au service de l’Église, saint Vincent Ferrier a vécu une véritable conversion : « Ma conversion fut en Avignon ». Cette seconde conversion est la concrétisation de la parole de Jésus à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis, parce que tout ce que j’ai reçu de mon Père, je vous l’ai fait connaître (27)».

Notre vie chrétienne a toujours besoin de ce second souffle. Certes, il est un don de Dieu, il n’est pas le fruit d’une décision de notre part, mais il est toujours le corollaire de notre ouverture à la grâce et de notre désir de nous donner. La pastorale ne peut être authentique et féconde que si elle est le débordement d’un coeur qui aime, le témoignage de l’amour de Dieu reçu et communiqué. C’est en ce sens que le Pape Paul VI aimait à dire :
« L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou, s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins (28 )».

L’Évangélisation ne repose pas d’abord sur l’action, sur des techniques, sur l’investissement de moyens humains et financiers. Il n’y a pas de retour sur investissement à attendre. Elle repose d’abord sur l’authenticité de notre vie de foi, sur le primat de la grâce et de la vie spirituelle.

Le « disciple-missionnaire » est d’abord disciple, faute de quoi il n’entretient que des structures auto-référentes mais malheureusement trop souvent vides.

Celui qui est devenu disciple devient à son tour missionnaire parce que tout baptisé est invité à marcher sur les traces du Christ et, en même temps, est envoyé en mission par la force du Saint-Esprit. Tous les baptisés, disciples de Jésus, sont responsables pour que la Bonne Nouvelle arrive jusqu’aux extrémités de la terre. Celui qui a rencontré le Christ Ressuscité dans sa vie et qui tâche de vivre l’Évangile devient témoin dans son milieu de vie. « Finalement, celui qui a été évangélisé évangélise à son tour : il est impensable qu’un homme ait accueilli la Parole et se soit donné au Règne sans devenir quelqu’un qui témoigne et annonce à son tour. (29)»

(25) Lc 24, 13-35
(26) Ac 2, 42
(27) Jn 15, 5
(28) Paul VI, Allocution aux membres du Conseil des Laïcs, 2 octobre 1974 AAS 66, Evangelii Nuntiandi n°41, page 56.
(29) Paul VI, Evangelii Nuntiandi n°24.

 

Evangéliser à la manière des apôtres

L’Église existe pour évangéliser, c’est son premier devoir, c’est sa nature : « Comme le Père m’a envoyé, moi-aussi je vous envoie (30) ». En disant qu’il avait été appelé à prêcher «à la manière des Apôtres», Vincent Ferrier nous apporte trois éclairages.

L’urgence de l’évangélisation

En premier lieu, il nous invite à un retour aux sources. Certes, la sécularisation ambiante nous aide à prendre conscience de l’urgence de la mission mais elle n’en est pas la cause. La nécessité d’évangéliser n’est pas le fruit de raisons contingentes. Si tel était le cas, la condition missionnaire de l’Église ne serait motivée que par les circonstances présentes et un contexte défavorable à l’Église. La mission ne serait qu’une tentative de restauration en vue de récupérer ce que nous aurions le sentiment d’avoir perdu. L’activité missionnaire manquerait alors de profondeur dans ses motivations et serait probablement vaine.

Le Concile Vatican II place à un tout autre niveau le devoir d’évangéliser : « De par sa nature, l’Église, durant son pèlerinage sur la terre, est missionnaire, puisqu’elle tire son origine de la mission du Fils et de la mission du Saint-Esprit, selon le dessein de Dieu le Père (31)». Paul VI n’affirmait rien de moins lorsqu’il écrivait : « Évangéliser est en effet la grâce et la mission propre de l’Église, son identité la plus profonde. Elle existe pour évangéliser (32) ».

Le Pape François, dans son Exhortation Apostolique La Joie de l’Evangile, vient nous rappeler que la conversion missionnaire ne peut être considérée ni comme une stratégie, commandée par une nécessité de rattrapage, ni comme un choix possible parmi d’autres, ni comme une mode passagère, ni comme un nouveau slogan. « Ce n’est  ni l’opinion d’un pape, ni une option pastorale parmi d’autres possibilités ; ce sont les indications de la Parole de Dieu, aussi claires, directes et indiscutables qu’elles n’ont pas besoin d’interprétations qui leur enlèveraient leur force d’interpellation (33)».

L’appel à la mission nous invite à un ré-enracinement en profondeur de l’Église dans ce qui la fonde, dans sa nature propre et dans son origine théologale : le dessein du Père qui « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (34 )», la mission du fils qui est venu « pour que les hommes aient la vie, la vie en abondance (35) » et la mission du Saint-Esprit qui transforme le cœur des disciples du Christ.

La finalité de l’action missionnaire de l’Église est la vie, la joie, l’amour, le bonheur sans fin de ceux vers qui elle est envoyée : « la vie en abondance (36) ». Cela ne va pas sans un décentrement : «
Je ne veux pas une Église préoccupée d’être le centre et qui finit renfermée dans un enchevêtrement de fixations et de procédures (37) »
. Ce décentrement nous fait nous tourner vers cette « multitude affamée » et Jésus nous répète sans arrêt : « Donnez-leur vous-même à manger (38)».

Ce décentrement est double : d’un côté il nous fait nous tourner vers Celui qui nous envoie et qui nous précède, vers Celui qui est le sujet de la mission, vers Celui qui en a l’initiative ; de l’autre, vers ceux qui sont l’objet de sa sollicitude. Ainsi la profondeur de la vie spirituelle et l’exercice de la mission vont de pair et rajeunissent l’Église.

Saint Vincent Ferrier, en bon fils de saint Dominique, prêchait ce qu’il avait contemplé. Sa journée commençait par la messe et se poursuivait dans la prédication.

Face à la situation de la société de son temps, il n’attend pas à l’intérieur de l’église pour que les gens viennent écouter ses sermons ou lui demander des conseils. Pour lui, il est impératif de sortir du couvent pour aller les chercher et pour les évangéliser en leur enseignant les vérités de la foi. En parcourant les routes du monde pour appeler à la conversion, saint Vincent Ferrier se présente ainsi comme un véritable précurseur de «l’Église en sortie» que le Pape François appelle de ses vœux.

(28) Paul VI, Allocution aux membres du Conseil des Laïcs, 2 octobre 1974 AAS 66, Evangelii Nuntiandi n°41, page 56.
(29) Paul VI, Evangelii Nuntiandi n°24.
(30) Jn 20, 21 -31
(31) Ad Gentes n°2.
(32) Evangelii Nuntiandi n°14
(33) Evangelii Gaudium n°271.
(34) 1 Timothée 2, 4.
(35) Jn 10, 10.
(36) Jn 10, 10.
(37) Evangelii Gaudium n°49.
(38) Mc 6, 37.

La pauvreté des moyens

Le deuxième éclairage que saint Vincent Ferrier nous apporte par son appel à prêcher «à la manière des Apôtres» est celui de la pauvreté des moyens.

Fils de notaire, familier des princes et des rois, membre de la cour pontificale d’Avignon pour laquelle il a si souvent fait office d’ambassadeur auprès des puissants de ce monde, Vincent Ferrier n’avait jamais manqué des moyens nécessaires aux missions qui lui étaient confiées. Pourtant, lorsque le 22 novembre 1399 il quitte Avignon, avec le titre de légat du Christ, c’est un homme seul, à pied et sans aucun moyen, qui sort de la ville. Par la suite, un âne portera son maigre bagage composé des quelques livres nécessaires à l’étude et à la préparation des prédications. Plus tard encore, lorsqu’une blessure à la jambe l’empêchera de marcher, l’âne lui servira de monture. Petit à petit un groupe de personnes, véritable communauté de priants, se constituera auprès de lui, composé de personnes qui ont été converties par sa prédication et qui ont quitté leur ancienne vie pour le suivre dans la pauvreté évangélique.

L’Évangélisation suppose la logique du don de soi plus que la richesse des moyens utilisés. C’est en ce sens que le Pape François appelle de ses vœux une Église pauvre. Penser que l’on peut attirer les hommes au Christ par la propagande, la publicité et les ressources matérielles qu’elles requièrent serait limiter la mission à une entreprise humaine conditionnée par des moyens mondains.

Dans l’Évangélisation, c’est le Christ qui prend l’initiative, qui touche, qui attire : « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes (39) ». C’est lui qui agit dans la vie de ses disciples et qui touche le cœur de ceux à qui il s’adresse parce que tous les cœurs ont été créés pour lui et sont en attente de sa manifestation.

Miser essentiellement sur les moyens humains reviendrait à nous attribuer à nous-mêmes la mission et les mérites de son succès. Quand il envoie  ses disciples en mission, le Seigneur ne les équipe pas, il les dépouille : « Il appela les Douze ; alors il commença à les envoyer en mission deux par deux. Il leur donnait autorité sur les esprits impurs et il leur prescrivit de ne rien prendre pour la route, mais seulement un bâton ; pas de pain, pas de sac, pas de pièce de monnaie dans leur ceinture (40) ». Ce sont les instructions que saint Vincent Ferrier a suivies. Ce ne sont pas ses relations et ses moyens humains qu’il met en avant, c’est le don de sa personne, pour que, le Christ l’ayant transformée, il agisse lui- même à travers elle, à sa manière.

N’est-ce pas là la conversion-missionnaire à laquelle nous sommes invités ? Ce n’est pas en accumulant les moyens matériels, les richesses, les stratégies, la logique de puissance, les influences mondaines que nous pouvons répondre à notre vocation baptismale, mais en laissant le Christ agir en nous : « Lui qui est riche il s’est fait pauvre à cause de vous pour que vous deveniez riches par sa pauvreté (41) ».

(39) Jn 12, 32.
(40) Mc 6, 7-8.
(41) 2 Co 8, 9.

On n’est pas chrétien tout seul

Le troisième éclairage que saint Vincent Ferrier nous apporte par sa manière de conduire la mission, c’est que l’on ne peut pas évangéliser tout seul.

Être chrétien, témoigner de sa foi, de son appartenance au Corps du Christ ne peut se vivre qu’en communion avec les autres. « Prenons une comparaison  : en un corps unique, nous avons plusieurs membres qui n’ont pas tous la même fonction ; de même, nous qui sommes plusieurs, nous sommes un seul corps dans le Christ, et membres les uns des autres, chacun pour sa part (42) ».

Dans sa prédication itinérante, saint Vincent Ferrier était accompagné de tout un cortège de disciples, des gens qu’il avait convertis ou guéris qui s’associaient à sa mission. Ils le suivaient sur la route, en chantant des can- tiques, en priant, en communiant aux souffrances du Christ par une vie pénitente. Arrivés à l’étape, ils organisaient et animaient les liturgies, enseignaient les enfants, confessaient s’ils étaient prêtres.

Le témoignage d’un seul est peu crédible. Le témoignage que nous pouvons rendre à la personne et au message de Jésus prend toute sa valeur dans la mesure où il est porté par plusieurs. On ne peut pas annoncer la charité si on ne la vit pas.

La mission d’annoncer Jésus-Christ, reçue au baptême, est une mission reçue en Église. Elle ne peut pas être intrinsèquement liée à la pensée ou à l’initiative d’un seul. Une pluralité de langages, de formes, de façons de voir, de penser peuvent être complémentaires et offrir une vision plus juste de la réalité. Nous avons tous à apprendre les uns des autres, chacun selon son histoire et personne ne peut prétendre s’approprier la mission sans respecter l’engagement et le charisme des autres.

Appelé à prêcher « à la manière des Apôtres », saint Vincent Ferrier s’inspire de la façon d’agir que Jésus a inculquée à ses premiers disciples : « Après cela, parmi les disciples, le Seigneur en désigna encore soixante-douze et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même devait se rendre (43)». Personne n’est envoyé en mission tout seul. L’Église est l’Icône de la Trinité, son action dans le monde passe nécessairement par la communion interpersonnelle, signe de la communion des saints, image de la communion trinitaire.

(42) Rm 12, 4-5.
(43) Lc 10, 1.

Etre apôtre de l’unité

Le fait de travailler avec  d’autres pour l’annonce du Royaume permet  de faire très concrètement l’expérience de l’Église et de participer à la construction de son unité.

L’unité de l’Église a été le principal souci de saint Vincent Ferrier. Nous avons décrit, dans la première partie de cette lettre, le contexte ecclésial dans lequel il a vécu l’essentiel de sa vie de prêtre : une Église déchirée en deux puis en trois. Ce n’était pas de manière fortuite qu’il était attaché à la Papauté d’Avignon. Il en était le principal théoricien. Son « Traité du Schisme » fournit des arguments sérieux pour en établir la légitimité et pendant la majeure partie de sa vie, il en a été l’ambassadeur et le propagateur, essayant de réunir autour d’elle l’ensemble de la Chrétienté. Son adhésion au siège d’Avignon était tout à la fois intellectuelle et affective.

Pourtant, quand il s’est rendu compte que Benoît XIII aurait pu restaurer définitivement l’unité de l’Église en renonçant à la Papauté, mais qu’il refusait de le faire pour préserver ses privilèges, quand il a pris conscience que le pape au service duquel il avait mis son intelligence et son zèle plaçait ses intérêts personnels au-dessus de l’intérêt de l’Église et du Bien Commun, il lui a retiré son obédience.

À Perpignan, en janvier 1416, il prêche devant le Pape sur le thème des « ossements desséchés (44) » dans lesquels il voit l’image de l’Église que ses divisions ont rendue stérile, mais le pontife reste insensible à ses paroles. Il n’accueille pas le souffle de l’Esprit qui aurait pu rassembler les ossements dispersés, faire leur unité en les recouvrant de chair et leur insuffler la vie. Découragé, Vincent fait le deuil de la fidélité que lui avaient inspirée son intelligence et son amitié pour le pape. Il renonce à l’une et à l’autre et,   la mort dans l’âme, il se soustrait à l’obédience avignonnaise. Il devient un véritable martyr de l’unité de l’Église. Comme lui, nous avons parfois  à renoncer à nos jugements propres pour le bien supérieur de l’unité de l’Église.

Le Concile Vatican II nous a permis d’approfondir notre foi en l’Église et en son unité. Pour nous parler de l’Église, le Concile évoque des images qui suggèrent la nécessité d’une forte communion entre tous ses membres. Il utilise l’image d’un peuple, l’image d’un troupeau (45) ; à la suite de saint Paul, il utilise l’image d’un corps dans lequel chaque membre a sa part de responsabilités pour le salut de l’ensemble. Parler de communion, c’est tenir le langage de l’être en relation, de l’unité, de la cohésion. Pour des chrétiens, c’est une vérité fondamentale.

(44) Ezéchiel 37.
(45) Lumen Gentium 20-21 et 32.

L’Église image de la Trinité

Saint Jean, dans son évangile, nous montre le Christ en train de prier longuement pour l’unité de ses disciples avant sa passion. Relisons cette prière du Christ : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi, et qu’ils contemplent ma gloire, celle que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde. Père juste, le monde ne t’a pas connu, mais moi je t’ai connu, et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé. Je leur ai fait connaître ton nom, et je le ferai connaître, pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que moi aussi, je sois en eux. (46)»

Dans chaque célébration de l’Eucharistie, avant de prendre et de distribuer le corps du Christ, les prêtres prient pour l’unité : « Ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Église. Pour que ta volonté s’accomplisse, donne-lui toujours cette paix et conduis vers l’unité parfaite ».

Cette unité de l’Église n’est pas à rechercher comme une stratégie, au sens où l’on pourrait dire : « L’union fait la force ». Dans une société où nous avons tendance à devenir minoritaires, il faut s’unir. Ce n’est pas cela !

Cette unité, c’est la nature même de l’Église : elle puise son existence au cœur même de la Trinité, au cœur de l’amour du Père pour le Fils, et du Fils pour le Père, amour dont procède l’Esprit.

« Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous. (47)»

Ou encore : « Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un. (48) »

L’instruction de saint Jean-Paul II sur les fidèles laïcs nous dit que la communion ecclésiale est « le reflet dans le temps de l’éternelle et ineffable communion d’amour de Dieu unique et trinitaire (49 )».

Voilà quel est l’enjeu de la communion. Il ne s’agit pas de faire des alliances stratégiques à la manière des armées ou des partis politiques pour lutter contre je ne sais quel ennemi. Il ne s’agit pas non plus de s’unir pour sur- vivre à la manière du Contrat social de Rousseau. Il ne s’agit même pas de conjurer l’avertissement du Christ qui nous dit que « Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut pas tenir (50) ».

Il s’agit de l’attitude inspirée par la nature même de l’Église. L’Église est une. Les chrétiens sont frères, ou ils n’existent pas !

(46) Jn 17, 20 – 26.
(47) Jn 17, 21.
(48) Jn 17, 22-23a.
(49) Jean-Paul II, Exhortation Apostolique Christi fideles Laïci n°31, décembre 1988.
(50) Mc 3, 24.

Dimension missionnaire de l’unité

Parler de communion, c’est parler le langage de l’être en relation, de l’uni- té, de la cohésion. Toutes ces réalités renvoient aux structures et à l’identi- té institutionnelle de l’Église, où l’on serait bien entre soi, où l’on serait bien chez soi, dans une sorte de méfiance à l’égard du monde extérieur. Tout cela pourrait nous renvoyer à l’image d’une Église qui se présenterait comme une forteresse assiégée dans un monde hostile.

Il n’en est rien ! L’Église n’est pas le « Krak » des chevaliers ! La communion n’est une fin en soi que dans la béatitude éternelle : « Je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi (51)». Mais tant que dure cette vie, elle a aussi un autre but : elle est un témoignage missionnaire. Laissons le Christ nous le dire lui-même : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé (52) ».

La communion de l’Église, l’unité entre nous, est un don de Dieu pour son Église mais ce don implique notre responsabilité : il doit être trans- formé en une vie de communion croissante. Être responsable du don de la communion signifie avant tout être engagé à vaincre toute tentation de division ou d’opposition qui menace la vie et l’engagement apostolique des chrétiens. L’unité de l’Église, la vie de communion ecclésiale, l’amour fraternel des Fils de l’Église deviennent alors un signe de crédibilité pour le monde et une force d’attraction qui conduit à croire au Christ. On ne va pas à la pêche avec un filet déchiré …

Nous comprenons mieux, dès lors, que saint Vincent Ferrier ait uni dans une même préoccupation le souci de l’évangélisation et celui de l’unité.

(51) Jn 17, 24.
(52) Jn 17, 21.

L’unité fruit de la sainteté

Nous devons nous-aussi la rechercher de tout notre cœur. Cette unité n’est pas seulement affective, elle doit surtout être effective. Elle ne vient pas d’abord de nos sympathies, elle ne doit pas être mise en péril par nos antipathies. Elle nécessite que nous renoncions parfois à nos sentiments propres. Sa recherche doit nous pousser à la bienveillance à l’égard des autres, au pardon des offenses. « Il nous faut sauver la proposition du prochain plutôt que de la perdre » aimait à dire saint Ignace de Loyola.

L’unité de l’Église est verticale avant d’être horizontale. L’unité entre les membres de l’Église vient du fait que chacun d’entre eux est uni à la tête, comme la communion du presbyterium vient du fait que chaque prêtre est en communion à l’évêque. C’est l’union de chacun à Dieu qui fonde l’unité de l’Église. C’est la croissance en sainteté de chacun de ses membres, par une union toujours plus grande à Dieu, qui fait grandir l’unité de l’Église.

Le Concile Vatican II, dans la Constitution « Lumen Gentium » définit l’Église comme étant tout à la fois « le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain (53)».

Saint Vincent Ferrier avait compris qu’elle ne peut remplir cette double mission qu’en donnant le témoignage de sa propre conversion et de sa propre unité, en travaillant à établir la paix entre les hommes. Pendant toute sa vie il a été, à travers l’Europe, un ardent Apôtre de la Paix : il a apaisé les luttes des grandes familles féodales de Valence,  il a contribué  à établir l’unité des Espagnes par le compromis de Caspe. Sa venue en Bretagne à la demande du Duc Jean V et sa rencontre avec le roi d’Angleterre à Caen n’eurent pas d’autre but que de travailler à l’établissement de la paix. Mais sa conversion lui avait fait comprendre que cette œuvre diplomatique et politique, si elle était nécessaire, n’était pas suffisante. La paix ne se limite pas à « la pure absence de guerre et elle ne se borne pas à l’équilibre des forces  adverses (54) ». La paix terrestre naît de l’amour du prochain (55), d’où la nécessité de prêcher la conversion aux peuples pour faire naître une culture de la paix. Si nous n’avons pas la possibilité d’œuvrer sur le plan diplomatique et politique, comme le fit saint Vincent Ferrier, nous pouvons du moins travailler à l’établissement fondamental de cette culture de paix dans notre vie et dans nos relations les plus immédiates.

(53) Lumen Gentium chapitre I, 1.
(54) Gaudium et Spes 78, 1.
(55) Gaudium et Spes 78, 3.

 

 

Redécouvrir le sens de la transcendance

L’iconographie représente souvent saint Vincent Ferrier surmonté d’une auréole sur laquelle nous pouvons lire : « Craignez Dieu et rendez-lui honneur ». Saint Jean écrit dans sa première lettre : « Il n’y a pas de crainte dans l’amour, l’amour parfait bannit la crainte (56) ». Dans le sens le plus courant, « craindre » signifie « redouter ». À l’époque de saint Vincent Ferrier, la peur est un sentiment omniprésent car l’insécurité est totale, la guerre et la peste rendent les forces hostiles toujours présentes à l’homme. Les danses macabres sur les fresques de certaines églises donnent une belle illustration des préoccupations des hommes de ce temps-là. Beaucoup plus que nous, l’homme du Moyen-Âge est proche de l’homme de la Bible. Comme lui, il vit dans un univers qu’il maîtrise mal, dont il ne connaît pas les rouages et qui, très vite, peut s’avérer hostile.

Pétri de culture biblique, saint Vincent Ferrier sait que face à tous ces dangers, la voix du Seigneur rassure : « Ne crains pas, c’est moi ton bouclier (57) », dit Dieu à Abraham, qui va livrer bataille pour libérer Loth, son neveu. Isaac est rassuré de la même manière dans le conflit qui l’oppose aux Philistins :

« Je suis le Dieu d’Abraham ton père, ne crains pas car je suis avec toi (58) ». Il sait que, « qui s’appuie sur le Seigneur ressemble au Mont Sion : il est inébranlable, il demeure à jamais (59)». La crainte du Seigneur a donc pour premier effet de relativiser la crainte que peuvent inspirer les hommes ou les éléments naturels, tout comme les trois premiers commandements placés en tête du décalogue libèrent l’homme de toute domination que l’on prétendrait lui imposer.

« Craignez Dieu et rendez-lui honneur. » Ce que saint Vincent Ferrier recommande, c’est la vertu de religion qui associe de façon caractéristique le sens de la transcendance au service et à l’amour de Dieu et du prochain. Tout en mesurant la distance infinie qui le sépare de Dieu, l’homme sait que

Dieu l’a choisi, qu’il a fait alliance avec lui et qu’il l’aime. La crainte, comprise en ce sens, est associée à la connaissance de Dieu : « Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur (60)». Dans l’évangile de saint Luc, Jésus associe le fait de ne pas craindre Dieu à celui de ne pas respecter les autres : « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes (61) ».

Une des caractéristiques de notre société est la perte du sens de la transcendance. Notre époque, sécularisée et relativiste, semble enfermée dans ses propres limites, livrée à sa seule immanence, dans le refus de toute verticalité. Une adjointe en Pastorale Scolaire demandait un jour à ses élèves :

« Parmi les commandements de Dieu, quels sont ceux qui vous semblent aujourd’hui inutiles ? » Ils répondirent unanimement : « Les trois premiers ! ». Cette réponse est caractéristique d’une mentalité qui, dans la pratique, se passe de Dieu et ne reconnait au fait religieux que le vague mérite d’une possibilité d’organisation sociale. Mais cette organisation sociale n’a plus de fondements, plus de régulateur, plus de garant.

Dans un monde sans transcendance, où le « comment » du fonctionnement des choses prend le pas sur le « pourquoi » métaphysique, seule la réussite du plus fort finit par s’imposer. L’immanentisme de notre modernité tar- dive, qui se présente comme l’aboutissement de nos aspirations à la liberté, aboutit en fin de compte à l’asservissement à la force. Tant pis pour les faibles, les inadaptés au monde tel qu’il va. Pascal pourrait écrire quelques pensées supplémentaires dans ses Considérations sur la misère de l’homme sans Dieu pour lutter contre « la culture du déchet » que le Pape François dénonce avec tant de force, quand il évoque les structures économiques de notre époque.

Au-delà de ses conséquences sociales, le refus de la transcendance n’est pas sans effets sur l’humanité elle-même et sur son évolution. Le fait de priver l’homme de tout appel à un ailleurs, capable de transcender sa nature contingente et sa finitude, ne l’empêche pas d’être habité par un désir infini et d’aspirer à l’infini. La seule porte qui lui sera ouverte sera, dès lors, la tentation du transhumanisme qui consiste à utiliser toutes les ressources de l’intelligence artificielle, de la robotique et des nanotechnologies dans le but prométhéen de faire un surhomme, rêve d’apprenti-sorcier qui cherchera à remplacer l’humanité par une espèce plus adéquate. Après la mort de Dieu la mort de l’homme ?

Nous n’avions sans doute jamais été aussi près de la question que pose le Père Henri de Lubac dans Le drame de l’humanisme athée : « Retournerons-nous à la barbarie, à une barbarie sans doute très différente de l’ancienne, mais sans doute aussi beaucoup plus atroce, barbarie technique et centralisée, barbarie réflexivement inhumaine ? Ou saurons-nous retrouver, dans des conditions différentes, avec une conscience approfondie et pour un plus libre et plus magnifique essor, le Dieu que l’Église nous propose toujours, le Dieu vivant qui a fait l’homme à son image ? Telle est, par-delà tous les problèmes qui nous sollicitent, la grande question qui se pose aujourd’hui (62) ».

Le « Craignez Dieu et rendez-lui honneur « de saint Vincent Ferrier nous rappelle la nécessité de redécouvrir la transcendance de Dieu pour sauver la place de l’humanité. Affirmer que l’homme est sacré n’a de sens que s’il existe une référence à un « sacré » transcendant. Saint Irénée l’assurait déjà au IIe siècle : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant ; la vie de l’homme c’est de contempler Dieu (63)».

L’évangélisation va de pair avec la redécouverte du sens du sacré qui, en disant ce qu’est Dieu, nous dit aussi ce qu’est l’homme : image de Dieu et capable de Dieu. Cette redécouverte, plus que par des mots, peut se faire par la liturgie dans laquelle Dieu lui-même agit en faveur de l’homme pour le sauver. Le soin que saint Vincent Ferrier apportait aux célébrations liturgiques peut être pour nous source d’inspiration aujourd’hui.

(56) 1 Jn 4, 18.
(57) Gn 15, 1.
(58) Gn 26, 24.
(59) Ps 124, 1.
(60) Is 11, 2.
(61) Lc 18, 2.
(62) Henri de Lubac, Le drame de l’humanisme athée, Editions du Cerf 1999, pages 69-70.
(63) Saint Irénée, Adversus hereses, livre IV, 20, 7. 6

Accueillir l’enseignement sur les fins dernières

En 2008, à l’occasion de sa visite aux États-Unis, le Pape Benoît XVI, s’adressant aux évêques américains, leur disait : « Nous devons  reconnaître avec préoccupation l’éclipse presque totale du sens eschatologique dans beaucoup de nos sociétés de tradition chrétienne ». Et il est vrai que le thème des fins dernières a pratiquement disparu de la prédication. Nos sociétés se sont matérialisées. La recherche du profit est devenue pour beaucoup la seule préoccupation, bien vivre sur cette terre, la seule finalité.

Face à cette situation, beaucoup de chrétiens n’ont pas d’autre ambition que d’organiser ce monde conformément à la justice sociale. Prêcher sur le bonheur du Ciel apparaît à beaucoup comme un risque de démobilisation dans la recherche du bonheur sur terre. Les accusations des philosophies du doute, qui présentaient la religion comme « l’opium du peuple », ont porté leur fruit jusque dans la prédication. Pourtant, saint Paul écrit dans sa première lettre aux Corinthiens : « Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes (64)». C’est dans cette ligne qu’il nous faut resituer la prédication de saint Vincent Ferrier, que l’on surnomma « L’Ange de l’Apocalypse » et « La Trompette du Jugement Dernier ». Pourquoi annonçait-il les fins dernières ? Pourquoi ce thème est-il toujours d’actualité ?

La première raison est que le Seigneur « nous a fait et nous sommes à lui, nous son peuple, son troupeau (65) ». Saint Augustin écrit au premier chapitre de ses Confessions : « Tu nous as fait pour toi Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en toi (66)». Sur le plan anthropologique, l’aspiration à l’infini qui habite l’homme, dans sa nature finie et contingente, donne sens à son existence et est un puissant moteur d’humanisation dans le dépassement de soi.

Par ailleurs, l’annonce des fins dernières – le Jugement, le Ciel, l’enfer – est toujours présente dans les paraboles du Christ, dans son Évangile. Toutes les réalités de la vie humaine et du cours de la nature permettent au Christ de parler du Royaume à venir, de la mission, de la vie éternelle. C’est l’an- nonce du Royaume qui permet à l’homme de se déterminer pour ou contre la vie éternelle. C’est la dramatique possibilité de se déterminer pour l’acceptation ou le rejet de cette vie qui fonde sa liberté.

L’annonce des fins dernières permet de jeter un rayon de lumière sur le  mystère de la coexistence du bien et du mal dans le monde et dans  nos vies. Non seulement ils  coexistent mais ils grandissent ensemble, comme nous le montre la parabole du « bon grain et de l’ivraie » (67) ». Dans le monde, l’œuvre du mauvais s’oppose à la venue du Royaume et se mêle à la Parole pour en brouiller la compréhension : « Le champ, c’est le monde (68) ». 
Les racines du bien et du mal s’entremêlent au point qu’en croyant arracher l’ivraie, on risque d’arracher aussi le bon grain. En interdisant aux serviteurs d’arracher l’ivraie, le maître du champ met l’accent sur le fait que le temps de Dieu n’est pas le temps des hommes, que la patience de Dieu est le meilleur allié de sa miséricorde et de sa justice. Mais le temps de Dieu viendra et si Jésus évoque la fournaise, «les pleurs et les grincements de dents (69)», ce n’est pas pour nous accabler de crainte, c’est au contraire pour nous soutenir et nous encourager. L’épanouissement de l’ivraie au milieu du bon grain pourrait être une cause de scandale ; la révélation de la différence entre le sort final de l’un et l’autre doit nous pousser à préserver la grâce reçue au jour du baptême.

Le bien et le mal, et c’est un mystère plus grand encore, coexistent même au sein de l’Église visible. « Le Royaume de Dieu est encore comparable à un filet que l’on jette à la mer, et qui ramène toutes sortes de poissons. Quand il est plein, on le tire sur le rivage, on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon, on rejette ce qui ne vaut rien. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront pour séparer les méchants du milieu des justes et les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents.(70) » Quand les médias font leurs gros titres sur « ce qui ne vaut rien », nous risquons de perdre de vue les paniers dans lesquels « on ramasse ce qui est bon » et d’être ébranlés dans notre foi. Les contemporains de saint Vincent Ferrier qui avaient sous les yeux les fresques de Kernascléden, ou d’autres qui ont disparu, ne s’étonnaient pas de voir des têtes tonsurées dans les marmites infernales ou des cardinaux entraînés dans des danses macabres. La prédication sur les fins dernières prémunit la foi d’un idéalisme trompeur et décevant qui risque parfois de la faire sombrer. Quand nous constatons la réalité de la coexistence du mal et du bien dans l’Église elle-même, demandons au Seigneur la grâce de ne pas nous focaliser sur ce qui est cause de scandale, mais sur ce que nous pouvons faire nous- mêmes pour construire l’Église et devenir ainsi membres du Royaume.

Face au scandale du mal, aujourd’hui comme dans le siècle très troublé de saint Vincent Ferrier, la prédication des fins dernières a pour but principal de nous faire contempler et désirer le sort final des justes et de nous éviter de sombrer dans un désespoir mortifère : « Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père. Celui qui a des oreilles, qu’il entende (71) ».

Enfin, la prédication des fins dernières permet de relativiser les choses présentes tout en leur donnant corps. Dieu ne dit pas son dernier mot par nos actes. De la création au Royaume, il n’y a pas une croissance linéaire. Nos actes peuvent nous préparer à accueillir le Royaume, ils n’en conditionnent pas la venue. Nous ne construisons pas le Royaume à la force du poignet, c’est le Royaume qui vient à nous. Entre la création et le Royaume, il n’y a pas une différence de degré mais une différence de nature. Tous les efforts humains, pour grands et méritoires qu’ils soient, ne peuvent suffire à construire le Royaume : « Sur le silex, le mineur a porté la main, il a bouleversé les montagnes par la racine. Dans les rochers il a percé des galeries, et tout ce qui est précieux son œil l’a vu. Il a colmaté les suintements des fleuves et amené au jour ce qui était caché. Mais la Sagesse où la trouver ? L’intelligence où est son lieu ? L’homme n’en connaît pas la valeur. Elle ne se trouve pas sur la terre des vivants (72) ». Saint Paul dans la première lettre aux Corinthiens nous rappelle que « la figure de ce monde passe (73) ». Dans son Exhortation apostolique sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel, le Pape François renvoie dos à dos « deux ennemis subtils de la sainteté », le gnosticisme et le pélagianisme (74). Pas plus que la sainteté, le Royaume n’est produit par la connaissance ni par la volonté. Il nous est donné et cela évite que ne pèse sur nous une responsabilité écrasante.

Par ailleurs, aucune construction humaine ne peut prétendre être le Royaume ni en revendiquer les prérogatives.

Dans le même temps, et par une sorte de contraste, la prédication des fins dernières donne corps aux choses présentes. Elle donne tout son poids au temps qui passe. Nous ne croyons pas à la réincarnation et le temps qui nous est donné est compté. C’est en ce monde qu’il faut nous préparer à accueillir le Royaume qui vient. C’est dans la nuit de ce monde qu’il nous faut garder nos lampes allumées (75).

La contemplation des fins dernières nous pousse à travailler, à rendre saintes les choses présentes, non seulement dans notre propre vie mais aussi dans le monde qui nous entoure ; et de cette dernière considération naît l’engagement social de l’Église. « Dans le Christianisme, il ne peut y avoir aucune place pour la religion purement privée : le Christ est le sauveur du monde et nous ne pouvons séparer notre amour pour lui de notre engagement à édifier l’Église et à étendre son Royaume. Dans la mesure où la religion devient une affaire purement privée, elle perd son âme même. (76)»

(64) 1 Co 15, 19.
(65) Ps 99, 3b.
(66) Saint Augustin, Les Confessions, Livre I chapitre 1.
(67) Mt 13, 24-30.
(68) Mt 13, 38.
(69) Lc 13, 28 ; Mt 13, 40.42.
(70) Mt 13, 47-50.
(71) Mt 13, 43.
(72) Job 28.
(73) 1 Co 7, 31.
(74) Gaudete et exultate chapitre II.
(75) Cf Mt 25, 1 – 13.
(76) Benoît XVI discours du 16 avril 2008.

 

Des fins dernières au service du prochain

L’enseignement du Christ sur les fins dernières culmine dans la finale du vingt-cinquième chapitre de l’évangile de saint Matthieu (77), où le Juge loue ceux qui se sont engagés en faveur « du plus petit d’entre ses frères », tandis qu’il blâme ceux qui ne l’ont pas fait. Il place à sa droite les premiers, leur donnant en héritage le Royaume pré- paré pour eux depuis la fondation du monde, tandis qu’il place à sa gauche les seconds avant de les envoyer dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges ; car le Christ s’identifie au plus fragile, au plus faible comme pour nous dire que la fragilité est au cœur de l’humanité qu’il a voulu assumer.

La fragilité, c’est l’aptitude à se  briser  facilement ;  c’est  l’instabilité, la précarité. La Bible utilise plusieurs images pour nous parler de cette fragilité de l’homme. L’homme est tiré de la terre. Après le péché originel, il s’entend dire qu’il est poussière et qu’il retournera à la poussière (78). Pour  le prophète Isaïe, «  toute chair est comme l’herbe, toute sa grâce, comme la fleur des champs. L’herbe se dessèche et la fleur se fane quand passe sur elle le  souffle du Seigneur (79) ». Nous trouvons les mêmes images chez le psalmiste (80) ainsi que chez l’apôtre Pierre (81), et pour Paul, l’homme est un vase d’argile (82). Dans un monde où il faut être compétent et avoir du succès, où la valeur de l’homme se mesure à sa capacité à produire et à consommer, à sa force, à sa richesse, l’Écriture nous rappelle que la fragilité est le dénominateur commun de tous les hommes et le Christ nous dit que la vulnérabilité est au cœur de la dignité de l’homme, sa marque de fabrique, son fondement. Dès lors, secourir ceux qui sont dans la détresse est un acte de fraternité.

Saint Vincent Ferrier a soulagé les misères qu’il rencontrait par les miracles qu’il accomplissait mais aussi par les œuvres sociales qu’il a fondées, notamment l’orphelinat dont on dit à Valence qu’il est le plus grand de ses miracles (83). En 1410, saint Vincent Ferrier est appelé à Valence pour dirimer un conflit entre deux puissantes familles féodales : les Centelles et les Vilaragut ; l’opposition entre les deux familles et les partisans de chacune d’entre elles dure depuis plusieurs années et a fait des centaines de morts. Ce qui frappe le plus Maître Vincent, c’est la misère des orphelins générés par ce conflit : une multitude d’enfants désemparés qui errent dans les rues de la ville en mendiant leur pain, proies faciles pour tous les trafics. C’est pour leur venir en aide qu’il fonde le premier orphelinat d’Europe. L’institution existe toujours. Depuis 1410 elle a accueilli quelques trente mille garçons et filles, et compte aujourd’hui encore plus de cent pensionnaires. En 1416 à Perpignan, il constate que la situation des prisonniers est épouvantable et que les condamnés à mort sont souvent massacrés par la foule avant même de pouvoir arriver sur le lieu prévu pour leur exécution. Il fonde alors une confrérie pour assister les prisonniers et accompagner les condamnés sur le lieu du supplice. Les membres de cette confrérie passeront la dernière nuit avec eux et les escorteront, revêtus de la même robe, le visage recouvert de la même cagoule, si bien que jusqu’au moment de l’exécution, personne ne pourra identifier le condamné au milieu de ceux qui l’accompagnent. Chaque Vendredi Saint, la confrérie accompagnait en procession le plus illustre des condamnés à mort sur son chemin de Croix jusqu’au Calvaire. Comme l’orphelinat de Valence, cette confrérie existe toujours. Ses membres se vouent à des œuvres caritatives, notamment la visite des prisonniers, et ils maintiennent chaque année la procession du Vendredi Saint qui rappelle les origines et le but de leur fondation.

Si à la différence de saint Vincent Ferrier nous n’avons pas le don d’accomplir des miracles, nous pouvons du moins, par une charité active, venir en aide à ceux qui sont dans le besoin.

Sous l’impulsion de la Diaconie diocésaine, nous sommes tous invités      à faire en sorte que les personnes marquées par de grandes précarités puissent trouver leur place dans nos communautés. L’attention aux frères et sœurs en souffrance est un élément essentiel de la pastorale. Les plus pauvres n’ont pas seulement des besoins matériels, ils ont aussi des besoins spirituels : la plus grande des pauvretés est de ne pas connaître le Christ. C’est ce que développe Aymeric de Hedouville dans son livre Science et foi catholique – Synthèses et réflexions : « Sans Dieu, la nature et la valeur de l’homme sont rabaissées. Les valeurs morales et l’éthique sont relatives et fragiles. Sans Dieu le Père, les hommes ne sont plus frères et la fraternité, l’altruisme et le sens de l’intérêt général et supérieur, cèdent plus facilement le pas à l’individualisme et l’intérêt particulier exclusif. La première victime d’un monde sans Dieu, c’est l’homme (84)». Les différents acteurs de la solidarité sont ainsi appelés à unir leurs efforts, à se stimuler mutuellement et à s’enrichir réciproquement de leurs expériences respectives, les communautés chrétiennes à être attentives à la vie fraternelle. L’exercice de la charité n’est pas réservé à des mouvements spécialisés sur lesquels nous pourrions nous décharger de notre responsabilité. C’est toute l’Église qui est servante et chaque chrétien qui doit être attentif aux autres pour vivre une charité de proximité.

Conclusion

Les saints ne sont pas des hommes du passé, ils n’appartiennent pas à une époque révolue. On les croit loin derrière nous alors qu’ils nous tracent le chemin, nous attendent au carrefour suivant et nous précèdent dans le Royaume. Que cette année jubilaire en l’honneur de saint Vincent Ferrier nous permette de bien connaître son histoire et d’honorer sa mémoire. Qu’elle soit surtout pour notre église diocésaine l’occasion d’un renouveau dans la vie spirituelle et d’un dynamisme dans l’évangélisation : « Jésus-Christ, hier et aujourd’hui est le même, il l’est pour l’éternité (85) ».

(85) Hb 13,8.